Quand j’avais neuf ans, un adolescent boutonneux en bicyclette m’a dépassée sur le chemin de l’école en criant que j’étais « bonne » avant de repartir à grands renforts de gloussements ingrats. Quand j’avais quinze ans, un homme en voiture m’a suivie dans la rue pour insister malgré mes refus que je monte avec lui, sans aucun doute, c’est certain, pour « s’assurer que j’arrive à l’heure à mon rendez-vous médical ». Quand j’avais dix-sept ans, un vieil homme a jugé bon d’agiter son pénis devant mon nez alors que j’étais assise tranquillement dans un coin du quai de métro à dix heures du matin. Quand j’avais dix-neuf ans, je me suis vue agréablement proposer de me faire « lécher la chatte » par un gars en pleine rue parisienne, à sept heures du soir. Quand j’avais vingt ans, j’ai pu entendre les sincères excuses de la police madrilène, qui malheureusement ne pouvait rien faire pour moi après qu’un type se soit masturbé en nous regardant, moi et ma coloc, avec un demi sourire, au milieu d’un parc public et en pleine après-midi, pour la simple, mais pas très bonne, raison que nous étions toutes les deux majeures.

Ajoutez à cela bon nombre d’attouchements non désirés dans différentes formes de transport public ou boîtes de nuit, et voilà le portrait sans retouches du très laid, mais très réel harcèlement de rue vécu quotidiennement par vos sœurs, vos mères, vos copines. Depuis l’individu à l’air mauvais qui mate sans discrétion dans le train avec bruitages sordides en veux-tu en voilà, jusqu’à celui avec un coup dans le nez qui vous plaque contre le mur du métro pour vous expliquer qu’il veut vous baiser à sept heures du matin, quand vraiment, vous voulez juste arriver à la bibli en paix, il y en a vraiment pour tous les – mauvais – goûts.

J’entends d’ici les plaintes et huées. Arrêtons donc avec la victimisation ! Encore une qui gémit en brandissant le drapeau du féminisme pour donner de la substance à ses propos. Et puis, avec cette diabolisation rampante des hommes, bientôt on ne pourra plus draguer les meufs dans le bus. Sans oublier bien sûr : « moi, maintenant, j’ai peur d’être galant, un coup sur deux c’est mal pris, c’est dommage quand même ».

Mon bon monsieur ! Vous avez peur, je dis bien peur, et ce tous les jours, de vous faire réprimander par les filles qui préféreraient porter leurs valises toutes seules dans les escaliers du RER?

Rien ne va plus. Cessons de nous plaindre. Honte aux féministes.

Triste amalgame que voilà, puisqu’il revient à dire que féminisme et séduction sont fondamentalement incompatibles – amalgame logique, cependant, puisque la représentation de la militante féministe dans l’imaginaire collectif est amèrement loin d’être séduisante. Triste aussi, parce qu’il laisse entendre que séduire, inévitablement, c’est harceler. Comment expliquer alors, que je ne houspille pas le gars qui m’aborde dans la rue avec le sourire pour s’enquérir de ma journée et au passage de mon numéro? Que je ne me scandalise pas face à celui qui m’offre un verre après avoir tchatché au comptoir ? Et que – ô, comble du comble – je vous laisse de bonne grâce, mon bon monsieur, m’aider à porter mes valises dans les escaliers du RER?

Parce que le premier laisse tomber l’affaire quand je lui dis que je ne suis pas intéressée, et me souhaite une bonne soirée quand même. Le second ne bronche pas quand j’insiste pour payer la deuxième tournée. Et parce que le troisième, en m’offrant son aide, ne cherche pas à me diminuer ; il n’essaye pas d’établir un quelconque contrôle sur ma personne ; je ne vis notre échange ni comme une invasion, ni comme une agression. Dans chacune de ces situations, les échanges sont respectueux. De la galanterie. Des interactions motivées par le désir sain et normal de me draguer gentiment, et non celui sexiste et dégradant de démontrer une réelle emprise sur moi. Dans un cas, la dynamique de séduction veut que chineur et chinée soient sur un pied d’égalité ; dans l’autre, la dynamique de harcèlement déséquilibre et déstabilise.

De ce fait, si les nanas que vous abordez ont tendance à baisser les yeux pour vous ignorer, ou à vous repousser avec véhémence, il est largement temps de vous remettre en question. Lorsqu’une fille n’est pas intéressée, c’est peut-être aussi parce que vous êtes lourd. N’est-ce pas un peu facile de mettre sur le dos du féminisme ce qui s’explique par votre flagrant manque d’éducation ? Il y a un monde qui sépare la séduction du harcèlement, et si vous n’êtes pas capable de voir la différence, c’est bien vous le fond du problème.

Permettez-moi donc d’affirmer que les femmes et les hommes, de manière générale, aiment séduire et être séduits, et que le féminisme n’y change rien. Certaines femmes, c’est vrai, n’aiment pas les galanteries, parce qu’elles n’aiment pas être traitées comme des choses délicates. D’autres (moi) se complaisent dans le rôle de princesse (moi encore) et n’ont strictement rien contre ceux qui insistent pour leur tenir la porte (moi toujours). Ce n’est pas parce qu’on aime le rentre-dedans à l’ancienne que l’on perd des points de féminisme. Et ce n’est pas parce qu’on préfère payer la moitié de l’addition que l’on défilera seins nus dimanche prochain avec nos copines FEMEN. C’est une question de goûts et de couleurs. De personnalité, et pas de convictions.

Alors soyez tranquilles, messieurs : les courtoisies et délicatesses faites à ces mesdames ne sont pas les leitmotivs du passé. Loin d’être incompatible avec le féminisme, la galanterie pratiquée dans le respect a de beaux jours devant elle. Foncez, abordez, chinez – c’est quand même plus marrant que de swiper à droite sur Tinder.

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