« Dix mille neuf cent soixante-douze », me dit mon père en sortant de la coquette salle de cinéma aux lustres serpentins du Studio 28 à Montmartre. Devant mon air interrogateur il rajoute, avec un sourire goguenard qui déborde d’humour paternel : « C’est le nombre de poils de barbe de Gaspard Ulliel. Ce n’était pas ça, le but du film ? »

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La blague est bon enfant, et pas complètement injuste. Xavier Dolan semble raffoler, dans Juste la fin du monde, de plans langoureux sur le visage torturé d’un Ulliel qui, de toute évidence, trime pour trouver un énième moyen d’exprimer toutes les nuances possibles du mal-être. Il faut reconnaître la difficulté de la tâche quand on ne lui accorde qu’en moyenne trois mots toutes les dix minutes.

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Pourtant, entre un réalisateur dont la réputation n’est plus à faire et une alléchante distribution qui fait pâlir d’envie toute la scène du cinéma français, la production cochait toutes les cases pour décrocher la prochaine Palme d’Or. C’était sans compter les malheureux faux-pas qui la font tomber droit dans la caricature. N’est pas maître du drame psychologique qui veut ; la chose nécessite un certain doigté. Et plus encore lorsqu’elle a été écrite pour le théâtre, puisque Juste la fin du monde est à l’origine une pièce de Jean-Luc Lagarce, écrite en 1990. Les bégaiements à outrance de Marion Cotillard et la grossière allégorie de la pendule, vue et revue, qui écorche toute la subtilité du symbole ; les non-conversations interminables entre les membres d’une famille qui ne parvient pas à communiquer et la lenteur accablante du personnage principal : dans une salle de théâtre, à deux doigts des comédiens et de l’ambiance pesante d’un espace hors de nos limites temporelles et géographiques, c’eût été remarquable. Seulement, en passant au grand écran, l’œuvre prend un coup. Là où le spectateur devrait être transi, il est lassé. Là où il pourrait se noyer, pervers, dans l’intimité suffocante de cette famille dysfonctionnelle, il est endormi par la distance imposée par le grand écran. Le cinéma, en somme, échoue misérablement, défigurant au passage un scénario qui a du potentiel.

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Si l’on est vite tenté de se calfeutrer dans son fauteuil pour rattraper ses heures de sommeil en toute discrétion – puisque l’on est quasiment sûr qu’en se réveillant trente minutes plus tard, Marion Cotillard sera toujours en train de s’excuser d’exister pendant que Gaspard Ulliel sue sans rien dire – tout n’est pas à jeter. Le film marque des points esthétiques : Dolan manie la caméra comme un poète orchestre ses mots et produit un bel objet artistique. Il mérite aussi tout notre respect pour avoir osé imposer à son public d’écouter le célèbre lyrisme roumain d’Ozone à plein volume et sans aucun préavis pendant l’une des – nombreuses – scènes de réminiscence de Louis. Rien de tel pour réveiller efficacement mon père de sa petite sieste.

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