“Toi, tu es laid, et tu ne connais pas ta chance : au moins, si on t’aime, c’est pour une autre raison.”

C’est avec la plume d’un James Joyce exaspéré que Bukowski nous livre la réalité, sa réalité, celle d’une Amérique qui s’est perdue entre ses citoyens éméchés et la mordante sagesse de ses prostituées. Que vous finissiez perplexe ou hilare, offensé ou admiratif, ce recueil de vingt nouvelles au sarcasme désabusé ne vous laissera pas de marbre; les mots, qui parfois se font vers, jonglent dangereusement entre vulgarité et poésie pour révéler le sombre abrutissement de notre monde, dans une prose qui est aussi cathartique qu’elle est écoeurante.

“Écoeurant”: c’est bien le mot. Car les nouvelles de Bukowski, qui suivent le quotidien de son (ses?) alter-ego dans la grossièreté, l’hypocrisie, la cupidité et la débauche bon marché d’une civilisation qui se casse la figure, ces nouvelles-là ne sont pas une partie de plaisir. Pas une note de d’espoir, sauf peut-être la possibilité de s’épanouir dans l’isolation d’un monde alternatif, comme dans “Le Zoo Libéré”; pas une page sans une quelconque forme de violence; et quasiment pas de personnages qui n’inspirent autre chose qu’une profonde antipathie. Chaque nouvelle est un tableau plus amer que le précédent. Chaque tableau confronte le lecteur à la laideur, l’inhumanité, la “folie ordinaire” du XXème siècle.

Et à la fin? Bukowski a réussi; il a écoeuré; Eliot s’avancerait presque à dire qu’il nous a montré notre effroi dans un morceau de poussière. Les délicieuses infamies débitées dans les Contes nous forcent ainsi à nous regarder dans le miroir – et le reflet qu’il nous décrit sort de son cadre pour nous mettre des claques. 

 

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